Adrien Rovero

Doodle

 

Les doodles d’Adrien Rovero : à quoi rêvent les CNC?

En octobre 1962, pendant la crise des missiles de Cuba, au cours de conver‑ sations téléphoniques de la première importance, Kennedy gribouilla sur le papier à en‑tête de la Maison‑Blanche : blocus nava ; otan ; Fidel Castro ; money ; et dessina une embarcation voguant sur la mer, vraisemblablement le Victura, son voilier. S’agissait‑il d’une composition artistique ou de l’expression de l’inconscient du président ?

Il n’était pas le premier ; en 1833, Jefferson dessinait une machine à macaroni de son invention et Reagan aimait à gribouiller des cow‑boys et des cœurs mêlant ses initiales à celles de son épouse, Nancy. Qu’il soit géométrique ou figuratif, le doodle téléphonique est une activité — un art ? — pratiqué par les présidents américains. Reste qu’il est intrigant de les imaginer en train de griffonner sur du papier pour s’occuper les mains dans le bureau ovale de la Maison Blanche en temps de crise.

Pourtant, ils s’y adonnent comme nous tous. Et curieusement, les machines numériques CNC d’Adrien Rovero y excellent aussi. En trompant le programme conçu pour réaliser des objets, il a détourné l’usage de la machine et développé un langage sensible. Il est étonnant qu’une CNC, dont la raison d’être consiste à réaliser rationnellement des volumes, produise des dessins irrationnels, des motifs, qui pourraient être envisagés comme l’expression de leur temps libre. Mais de ces doodles élégants, Adrien Rovero a construit une galerie de portraits émouvants où on croit reconnaître des visages et des objets.

Ce langage tout en trait dialogue avec ses dernières productions : des chaises Lausanne à la surface perforée du même motif régulier, aux lampes Tenerif dont la base en lave renvoie aux miroirs Parallax à placer dans tous les sens, jusqu’aux Totem pour petit h d’Hermès qui composent un théâtre de personnages attendrissants et amicaux.

Mais le designer ne s’arrête pas là. Après avoir trompé la cnc, il a scanné les dessins et les a reproduits sur les carreaux de céramiques de l’entreprise Cerdisa (membre de Richetti Group).

Son prototype Path présenté à la villa Noailles pour la première fois fait se confondre volontairement le doodle et les joints entre les carreaux, peaufinant ainsi l’illusion selon laquelle il s’agirait non plus de carreaux mais d’une gigantesque pièce de céramique.

On peut se demander si Rovero n’a pas soulevé le voile sur l’inconscient et le rêve des machines numériques que ces dessins trahiraient ? Là serait peut‑être enfin la réponse à la question titre laissée en suspens par Philip K. Dicken 1966 : les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? 

 

Adrien Rovero’s doodles: What do CNC machines dream of?

In October 1962, during the Cuban Missile Crisis, in telephone conversations of the utmost importance, Kennedy doodled on White House headed notepaper: naval blockade; nato; Fidel Castro; money; and drew a vessel sailing on the sea, in all likelihood Victura, his yacht. Was it an artistic composition, or an expression of the President’s unconscious?

He was not the first; in 1833, Jefferson drew a macaroni machine of his own invention and Reagan liked to draw cowboys and hearts blending his initials with those of his wife, Nancy. Whether it is geometrical or figurative, telephonic doodles are an activity — an art? — practised by American presidents. It is intriguing to imagine them scribbling on paper in order to occupy their hands in the White House, during times of crisis.

However, they indulge in this like all of us. And, curiously, Adrien Rovero’s cnc machines excel at this also. By fooling the programme written to create objects, he alters the machine’s purpose and creates an apparent language. It is surprising that a cnc machine, whose objective is to logically create shapes, can create irrational designs, patterns, which can be envisioned as an expression of their free time. Adrien Rovero has created a gallery of moving portraits where one imagines seeing faces and objects in these doodles.

This lined language dialogues with his recent creations: Lausanne chairs with a perforated surface in the same regular pattern, to Tenerife lamps with lava bases that reflect Parallax mirrors to be placed in all directions, right up to Totem for Hermes’ petit h which composes a theatre of endearing and friendly figures.

But this designer does not stop there. Having fooled the CNC machine, he scanned the designs and reproduced them on ceramic tiles by the company Cerdisa (member of the Richetti Group).

His prototype Path, presented for the first time at the villa Noailles, voluntarily confuses doodle and the joints between the tiles, thus perfecting the illusion according to which it is no longer a question of tiles, but a gigantic piece of ceramic.

One might wonder whether Rovero has not lifted the veil on the unconscious and dreams of digital machines, as betrayed in these drawings? Here is finally, perhaps, an answer to the title question left unresolved by Philip K. Dick in 1966: Do Androids Dream of Electric Sheep ?