Maria Jeglinska

Arrêt sur image

 

Ce qui compte ce n’est pas la réalité telle qu’elle est, mais la quête d’une idée compréhensive, pour un contenu général, une pensée cohérente, ou un concept total qui relie tout ensemble. Oswald Mathias Ungers Morphologies. City Metaphors (1re édition, Cologne, Buchhandlung Walther König, 1982).

Exposer sans figer. Au pied du mur, Maria Jeglinska s’inquiète de voir le travail en cours faire œuvre. Car c’est tout son monde qui est ici réuni, suspendu. Les courbes de la chaise Little Black racontent l’effervescence des terrasses des cafés polonais de la fin des années 1960, un fragment du passé du pays dont elle est originaire et où elle vit et travaille désormais. Les courbes des chaleureux miroirs cuivrés de la collection « Hotel Essentials » répondent à celles des Goodies Stools. Le service à café The Nightingale partage la fable qui inspire son titre et qu’on dirait écrite pour offrir un motif de méditation aux designers : celle d’un empereur chinois qui préfère le chant d’un rossignol mécanique à celui du véritable oiseau.

Tous ses projets disent son goût pour le dessin, qui noircit les cahiers de recherche, recouvre les pages de ma‑ gazines et les vases en bois tourné. La ligne claire et vive trace dans l’espace table, chaise, anse. Les différentes par‑ ties — « servies et servantes », dirait‑on en termes architecturaux — sont clai‑ rement énoncées et organisées. Ainsi le plateau de la table est amovible, des serre‑joints viennent augmenter la tasse en faisant office d’anses. Ce travail de réduction n’a cependant rien de puri‑ tain. Les dessins que Maria Jeglinska pratique instinctivement pour « penser sans intellectualiser » assument volon‑ tiers un joyeux caractère décoratif si la commande s’y prête.

Cet univers s’accroche au mur mais le système des objets présenté se veut un arrêt sur image, une pause dans une séquence en devenir. Il ne s’agit pas d’instaurer des classifications rigides mais de donner à voir un paysage de travail. Un film compile les arrange‑ ments plus ou moins fortuits entre les objets à différents stades de leur élaboration dans l’atelier de la designer.

Les images, les maquettes, les proto‑ types, les pièces rapportées composent une installation toujours changeante. En filigrane, des réminiscences qui habitent la designer : le mur surréaliste d’André Breton, Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg. La cimaise est moins une architecture qu’un espace imagi‑ naire, qui s’apparente autant au Wunderkammer de la Renaissance qu’à ces galeries d’images numériques qui sont les trésors des amateurs contemporains. Le fond vert, habituellement utilisé en vidéo pour incruster des images de synthèse, fait signe vers ces potentiali‑ tés virtuelles.

Avec « Wonder Cabinets of Europe » Maria Jeglinska et sa comparse Livia Lauber invitaient leurs pairs à mettre en boîte leurs processus de création, leurs méthodes et leurs matières premières. Le visiteur de « Cadavre Exquis: an Anatomy of Utopia » (Klara Czerniewska, co‑commissaire) et de « Ways of Seeing/Sitting » était invité à parcourir un espace physique qui matérialisait une narration interactive. La première exposition se construisait comme « un jeu dont vous êtes le héros » où il n’y avait rien à gagner. La seconde rassemblait des couples d’objets illustrant un concept, de l’archétype à l’open‑ source. On devinait que leur rencontre s’apparentait à une halte dans un scrolling potentiellement infini. Ces expositions jouaient de la métaphore, de l’analogie, de l’allégorie : une pensée par les images, nécessairement fluide, qui fait la part belle à la polysémie et au télescopage heuristique. Ce paradigme morphologique, décrit entre autres par Oswald Mathias Ungers, sous‑tend le travail, ici mis en abyme, for Design and Research, de Maria Jeglinska.

 

The major concern is not reality as it is but the search for an all‑around idea, for a general content, a coherent thought, or an overall concept that ties everything together. Oswald Mathias Ungers Morphologies. City Metaphors (1st edition, Cologne, Buchhandlung Walther König, 1982).

Exhibiting without immobilising. Up against the wall, Maria Jeglinska is anxious to see the current work take form. Because it is her whole world which is united here, suspended. The curves of the chair, Little Black relate the effervescence of Polish cafe terraces from the end of the 1960s, a fragment of the past from her native country, where she now lives and works. The curves of the welcoming copper mirrors from the “Hotel Essentials” collection react to those of the Goodies Stools. The coffee service The Nightingale shares the fable which inspired its title and which one might think was written for these designers as a reason for meditating: a Chinese emperor who preferred the song of a mechanical nightingale to that of a real bird. All of these projects express her taste for drawings, which darken the pages of research notebooks, and cover the pages of magazines and the turned wood vases. These distinct and sharp lines trace in space a table, a chair, and a handle. The different parts — “servant and served”, one might say in architectural terms — are clearly stated and organised. Thus the tabletop is removable, clamps extend from a cup and serve as handles. However, there is nothing puritanical about this act of reduction. The sketches which Maria Jeglinska instinctively undertakes in order to “think without intellectualising” willingly assume a joyful and decorative character, where suitable.

This universe can be hung from the wall, but the system behind the presented objects wishes to be a freeze frame, a pause in an emerging sequence. It is not a question of establishing rigid classifications, but of making visible a landscape of labour. A film compiles the more or less fortuitous arrangements between the objects at different stages of their development in the designers workshop. The images, models, prototypes, and additional elements compose an ever changing installation. Memories which reside in the designer are hinted at: André Breton’s surrealist wall, Atlas Mnémosyne by Aby Warburg. A picture rail is less of an architecture than it is an imaginary space, which is just as comparable to the Wunderkammer of the Renaissance as it is to these galleries of digital images, which are the treasure troves of contemporary amateurs. A green screen — normally used for compositing computer graphics — points at these virtual potentials.

With, “Wonder Cabinets of Europe” Maria Jeglinska and her associate Livia Lauber invited their peers to box in their processes of creation, their methods, and their raw materials. Visitors to “Cadavre Exquis: an Anatomy of Utopia” (Klara Czerniewska, co‑curator) and “Ways of Seeing/Sitting” were invited to explore a physical space which materialised an interactive narration. The first exhibition was constructed like a “game where you are the hero” and where there was nothing to win. The second resembled pairs of objects which illustrated a concept, from an archetype to open‑ source. One sensed that their encounter was like a pause in a potentially infinite scrolling. These exhibitions played upon metaphor, analogy, allegory: visual thinking, that is necessarily fluid, and gives prominence to polysemy and heuristic concertinaing. This morphological paradigm, described by Oswald Mathias Ungers, amongst others, underlies Jeglinska’s work for Design and Research, that is mis en abyme here.