Terre de Salernes 

 

La cartographie des ressources régionales et des savoir‑faire vernaculaires que la villa Noailles a initiée il y a sept ans fait dorénavant partie intégrante de l’écosystème Design Parade. Passée à travers le regard créatif des lauréats des précédentes éditions, l’invitation annuelle au voyage géographique et temporel dans le terroir provençal permet d’éviter la fossilisation dans le cliché, notamment en esquissant de nouvelles gammes de produits. En 2017 c’est la terre cuite de Salernes qui est mise en lumière. Une commande photographique confiée à Anaïs Boileau documente, avec sensibilité mais sans nostalgie, toutes les étapes de cette alchimie entre terre, eau et feu qui reste quasi‑ ment inchangée depuis des siècles. Depuis l’extraction de l’argile dans les carrières exploitées aujourd’hui par le groupe‑ ment d’intérêt économique (GIE) jusqu’au compactage manuel des mallons au mail‑ let en bois, en passant par le séchage sur clayettes et l’allumage des fours. En parallèle, une exposition de prototypes, librement réalisés par Antoine Boudin et Thélonious Goupil, poussent les techniques traditionnelles de fabrication dans des retranchements inédits et démontrent qu’artisans et designers ont tout à gagner à croiser leurs expertises. Une ouverture sur l’innovation et le design d’autant plus importante que l’activité économique de Salernes « souffre de nos jours de la concurrence des sols en béton ciré », affirme Vincent Vagh. Et pourtant, cette petite localité du Haut Var réputée dès le début du XIXe pour sa production de tomettes bénéficie depuis des siècles d’un environnement particulièrement propice à la céramique : carrières d’argile rouge ferrugineuse, rivières d’eau pure, forêts de pins abondantes. Jusqu’aux années 1950, la tomette, ce carreau hexagonal en terre cuite, indissociable de l’image des sols provençaux traditionnels, s’est exportée avec succès tout autour du bassin méditerranéen. Menacée dans les années 1960 par les matériaux nés de l’industrialisation plus porteurs soudain de rêves de modernité, la tomette a peu à peu perdu de son pouvoir de séduction et entraîné dans la chute de ses courbes de ventes nombre d’ateliers locaux. Placées sous le double signe de l’esthétique pop et du revival artisanal, les années 1970 ont néanmoins vu émerger une nouvelle génération de céramistes n’ayant pas froid aux yeux à l’instar d’Alain Vagh, célèbre aussi bien pour ses voitures recouvertes de carreaux émaillés de couleurs vives, dans les années 1980 et 1990, que pour sa décoration, en 1967, de l’hôtel Byblos à Saint‑Tropez. Cinquante ans plus tard, son fils Vincent, qui reprend la direction de l’atelier, n’a pas hésité à ouvrir les portes de ses fours à deux jeunes designers primés à Design Parade. En bricolant lui‑même un moule ingénieux, Antoine Boudin vient, avec Oundino, de faire à nouveau entrer le carrelage de Salernes dans le monde de l’hospitalité. Une petite série de tomettes rectangulaires délicatement reliéfées — des motifs de vague lettes rappelant de façon troublante ceux que la mer laisse sur le sable en se retirant — se trouvent en effet aujourd’hui posées dans une des chambres de La reine Jane, le tout récent boutique hôtel design de l’Ayguade à Hyères pour l’aménagement duquel quatorze designers ont été sollicités, sous la direction artistique de Jean‑Pierre Blanc. De son côté Thélonious Goupil, lauréat du Prix spécial du jury de Design Parade Hyères l’an dernier, a voulu souligner son attache‑ ment de designer industriel à la standardisation, fût‑elle artisanale. La série « Les vases des Launes » est ainsi née, avec le soutien conjugué de monsieur Guiol (les Terres Cuites des Launes) et de Vincent Vagh, de la volonté de faire passer une dalle de sol de 40 cm x 40 cm de la 2D à la 3D par une simple gestuelle d’enroulement. Une gestuelle qui n’est pas sans évoquer celle des potiers sur leurs tours : la vie fait parfois de jolies boucles.

Anne-France Berthelon

 

The map of regional resources and local artisanal skills which the villa Noailles started seven years ago is now an integral part of the Design Parade ecosystem. Taken from the creative viewpoint of previous winners, this annual invitation to a geographical and temporal voyage within Provençal territories, stops things from becoming fossilised within a cliche, in particular by outlining new ranges of products. In 2017 it is Salernes terracotta which is in the spotlight. A photographic commission placed with Anaïs Boileau documents, sensitively but without any nostalgia, all of the steps of this alchemy between the earth, water, and fire which has remained almost totally unchanged for centuries. From the extraction of the clay in the quarries, today used by the economic interest grouping (EIG), to the manual compacting of the mallons (paving stones) with a wooden mallet, via the drying stage on crates and the lighting of the ovens. Alongside this, is an exhibition of prototypes, created freely by Antoine Boudin and Thélonious Goupil, which push the traditional techniques of manufacturing into uncharted territory and demonstrate that artisans and design‑ ers have everything to gain from sharing their expertise. An opening upon inno‑ vation and design which is all the more important as Salerme’s economic activity “suffers these days from the competition of waxed concrete”, as states Vincent Vagh. This small area in the Haut Var which has had a reputation for its floor tiles, has benefited for hundreds of years from an environment which is particularly suitable for ceramics: quarries of ferruginous red clay, rivers of pure water, abundant pine forests. Up until the 1950s, tomettes, these hexagonal floor tiles of terracotta which are inseparable from the image of traditional Provençal floors, were successfully exported all around the Mediterranean basin. Threatened in the 1960s by materials borne out of industri‑ alisation that were more appropriate for dreams of modernity, tomettes gradually lost their powers of seduction and falling sales brought about the demise of numer‑ ous local workshops. Placed under the double sign of a pop aesthetic and an arti‑ sanal revival, the 1970s nonetheless saw a new generation of ceramicists emerge who were far from faint‑hearted, like Alain Vagh, who was equally famous for his cars covered in brightly coloured enamel tiles, in the 1980s and 90s, as for his decorating, in 1967, of Hôtel Byblos in Saint‑Tropez. Fifty years later, his son Vincent, who has taken over the management of l’atelier, did not hesitate in opening the doors to his ovens to two young Design Parade award winners. Cobbling together his own ingen‑ ious mould, Antoine Boudin, along with Oundino, has once again brought Salernes tiles into the world of hospitality. A small series of rectangular tomettes which are delicately embossed — wavey patterns which surprisingly evoke the marks that the sea leaves upon the sand — may now be found in one of the rooms of La reine Jane, a very new boutique hotel design in Ayguade, Hyères, where fourteen design‑ ers were asked to participate, under the artistic direction of Jean‑Pierre Blanc. As for Thélonious Goupil, winner of the Prix spécial du jury de Design Parade Hyères last year, he wanted to show his attachment as an industrial designer to standardisation, even if it is artisanal. The series “Les vases des Launes” was thus born, with additional support from Mr. Guiol (from Terres Cuites des Launes) and Vincent Vagh, resulting in a desire to take a 40x40cm floor tile from 2D to 3D through a simple movement of rotation. A movement which is reminiscent of potters and their wheels: life sometimes takes asurprising turns.

Anne-France Berthelon